La LCP pose les bases de la construction d’un nouveau pouvoir dans les campagnes brésiliennes

Nous continuons de traduire la série d’articles concernant le mouvement révolutionnaire Brésilien du site Redspark.

Notre article précédent décrivait l’histoire de la lutte des paysans pour la terre au Brésil. Depuis 1995, cette lutte pour la terre a été divisée en deux voies distinctes : celle des opportunistes, c’est-à-dire des organisations qui ont adopté une attitude passive, attendant que le gouvernement ou une ONG étrangère résolve la question de la terre pour eux, et celle des révolutionnaires, qui ont pris leur destin en main et ont boycotté les élections et la fausse « démocratie », et se sont organisés pour construire les bases du Nouveau Pouvoir.

Cet article se concentrera sur la situation actuelle, sur les conditions objectives et subjectives, et éclairera certaines des réalisations de la LCP.

1. Quelle est la situation actuelle de la terre au Brésil ?

Qui détient la terre au Brésil ?

De la colonisation du Brésil en 1500 à l’indépendance politique officielle de 1822, la terre au Brésil était la propriété du roi du Portugal qui a donné à certaines familles nobles le droit de l’occuper et de l’exploiter. L’« Indépendance » a fait de ces concessions des droits de propriété légaux et le souverain du nouvel Empire du Brésil détenait l’autorité de distribuer les terres. La proclamation de la République en 1889 n’a pas changé la propriété de ces terres. Jusqu’à présent, malgré les promesses de plusieurs présidents, il n’y a eu aucune réforme pour changer cette situation. Cela signifie que la majorité de la propriété foncière au Brésil est le produit d’une division féodale datant de l’époque coloniale, non pas sur la base des besoins du peuple, mais sur la base de l’amitié avec la couronne.

Le résultat de cette histoire est qu’environ 2% des 5,5 millions de propriétés rurales (plus de 400 millions d’hectares), appelées latifundio, appartienent à environ 23 000 propriétaires terriens ce qui équivaut à 48% des terres, au détriment de plus de 5 millions de familles de petits paysans (91%), qui ne possèdent que 20% des terres (80 millions d’hectares). Les paysans propriétaires ont des propriétés de 100 hectares au maximum, la grande majorité d’entre eux ayant au maximum 40 hectares. Les propriétés moyennes (8%) possèdent une gamme de 100 hectares à 900 hectares et ont 32% des terres ou 120 millions d’hectares. 5 millions de familles paysannes n’ont pas de terres. Cette concentration de terres est considérée comme l’une des plus inégales au monde et n’a fait que s’intensifier depuis le régime de Lula avec l’adoption du programme Terra Legal, qui a transféré plus de 150 millions d’hectares de terres publiques aux propriétaires terriens.

Les sans-terres

Le concept de « sans terre » est souvent utilisé au Brésil pour décrire la situation où de nombreux paysans vivent et cultivent des terres, appelées « Posseiros », (parfois, depuis des décennies ou des siècles) qui appartiennent légalement au latifundio ou sont des terres publiques. Plus préoccupés par le concept de légalité que par la réalité matérielle, les opportunistes les ont décrits comme « sans terre » parce qu’ils ne détiennent pas de titres de propriété légaux. Les révolutionnaires appellent simplement cette population « paysans pauvres », une description de classe qui se base sur les petites parcelles de terre qu’ils cultivent, ou sur le travaille dans les terres des propriétaires terriens par le biais de diverses formes de location semi-féodales.

Y a-t-il donc des paysans « sans terre » au Brésil ? Oui, il y a des paysans qui n’ont pas de terre à cultiver, c’est pourquoi la LCP organise des saisies de terres dans tout le pays. Cependant, dès qu’un paysan cultive ne serait-ce qu’un hectare de terre, le terme « sans terre » ne reflète pas la réalité.

La violence contre les paysans pauvres

Depuis les premières rébellions de Quilombo, l’État et les latifundio ont collaboré pour massacrer les paysans, et ces massacres n’ont jamais cessé. Depuis la bataille de Santa Elina en 1995, il y a eu trois autres massacres à grande échelle, en plus d’innombrables assassinats ciblés : Eldorado dos Carajás dans l’État du Pará, en 1996, Colniza dans l’État du Mato Grosso en 2016, et Pau D’Arco également dans l’État du Pará en 2017.

Les massacres se poursuivent parce que la contradiction fondamentale entre la terre et le paysan n’a pas été résolue. La misère de la vie des paysans pauvres les pousse à saisir et à occuper des terres dont ils sont expulsés par la violence des latifundio. En outre, l’État brésilien non seulement ferme les yeux sur ces meurtres (par exemple, entre 1985 et 1996, 976 paysans ont été assassinés et seules sept personnes ont été condamnées pour l’un de ces meurtres, selon Amnesty International), mais il envoie aussi souvent la police militaire pour aider les latifundio. (Ce fut le cas dans les quatre massacres énumérés ci-dessus).

Pendant les présidences de Lula et de sa successeur Rousseff (2003-2016), la violence contre les paysans pauvres est passée d’assassinats aveugles à des assassinats plus ciblés de dirigeants paysans pauvres, de peuples indigènes et d’organisations Quilombos. Aujourd’hui, les assassinats et les massacres à grande échelle sont de plus en plus fréquents.

La question nationale

Pour comprendre la situation concernant la question nationale au Brésil, il faut garder à l’esprit que le Brésil est un État colonial construit par un processus de « conquête » (c’est-à-dire un génocide). Cela fait du Brésil un État multinational, avec de nombreuses nations non reconnues et opprimées qui ont été transformées en minorités opprimées par l’État brésilien. Avec une population estimée à 900 000 habitants, elles sont pour la plupart concentrées dans la forêt amazonienne et partagent la même « histoire, langue, territoire, vie économique et culture ».

Les Quilombos sont également confrontés à un processus brutal d’assimilation forcée. Ils ont maintenu tout au long de leur tradition de résistance politique, militaire et culturelle, leur culture propre, leur vie économique séparée et les terres bien définies qu’ils ont occupées pendant des siècles. Ils constituent également des communautés traditionnelles.

Ces deux populations, ainsi que les paysans pauvres, ont le latifundio comme principal ennemi, et tandis que la politique opportuniste approfondit les contradictions entre elles (en donnant des droits spéciaux à un groupe, ce qui les poussent dans des contradictions avec les droits des autres), les révolutionnaires appellent à l’unité des indigènes, des Quilombos et des paysans pauvres pour constituer un front uni.

Alors que l’opportuniste Lula promettait la « délimitation des terres » aux indigènes, 14 ans de règne du PT ont en fait vu un ralentissement de la création de réserves indigènes, une augmentation de l’exploitation des terres indigènes par le latifundio et l’agrobusiness, et une légalisation de l’accaparement des terres indigènes. Cet accaparement de terres est appelé grilagem en portugais, car les propriétaires terriens utilisent le bureau d’enregistrement des propriétés pour fabriquer de faux documents de propriété. Pour les faire paraître vieux, ils les mettent avec des grillons – grilo en portugais – qui sécrètent des fluides qui donnent aux documents un aspect vieilli. Une grande partie de ces terres sont des terres publiques, que la loi Terra Legal a permis aux latifundio de cultiver. Cela a donc également augmenté le nombre de meurtres d’indigènes, le portant au niveau des meurtres commis sous le régime militaire.

D’autre part, le programme des révolutionnaires visant à jeter les bases de la construction du futur État démocratique reconnaît le droit à l’autodétermination (c’est-à-dire le droit de se séparer et de former leur propre État) des indigènes et les conditions spéciales des communautés traditionnelles pour les restes des Quilombos, et s’efforcera de les faire rester unis dans un seul État populaire de Nouvelle Démocratie, avec leurs droits reconnus.

La question des ONG

Il y a plus de 1000 ONG au Brésil, dont plus de 90% sont présentes depuis que le régime militaire a commencé à s’affaiblir à la fin des années 70. En raison de la misère des masses produite par la semi-colonisation du Brésil, ces ONG se sont rapidement développées, formant une structure parallèle à l’État et le déchargeant de la responsabilité de certaines de ses fonctions.

Des paysans tenant une brochure colorée d’une ONG sponsorisée par des banques belges leur apprenant à obtenir des « microcrédits ».

Il existe des ONG qui sont originaires et financées par des pays étrangers (c’est-à-dire des ONG impérialistes), et des ONG « nationales ». Cela exclut les ONG qui tentent de se présenter comme « brésiliennes » mais qui n’existent que grâce à des fonds provenant de pays impérialistes et qui embrassent donc les mêmes intérêts que les ONG ouvertement étrangères.

Le rôle des premières est d’influencer les gens sur les préoccupations politiques (dites « démocratiques ») afin d’avoir un impact sur les réformes du pays, ainsi que de diffuser la culture impérialiste étrangère. Si les ONG qui envoient des enseignants au Brésil pour enseigner l’anglais peuvent être considérées comme quelque chose de bénéfique, l’intention principale de ces programmes est de former les gens à communiquer (et donc à commercer) dans la langue parlée par les forces impérialistes. Dans ce contexte, il n’est donc pas surprenant que 85 % du budget américain pour l’aide étrangère aille aux ONG. Celles-ci jouent également un rôle de collecte d’informations concernant la situation politique et socio-économique du pays (la plupart des pays impérialistes ont des lois strictes concernant les obligations de déclaration).

Alors que les ONG « internationales » servent directement les intérêts des forces impérialistes, les ONG « nationales » servent les intérêts des différentes factions des classes dominantes. Leurs actions sont similaires à celles des premières.

Les deux types d’ONG ciblent les groupes opprimés tels que les indigènes, les femmes, les favelas et les paysans pauvres, sous différents prétextes tels que: « la défense de la forêt amazonienne », « l’égalité des sexes » ou « le droit à la santé ». Les tactiques qu’ils utilisent pour apaiser la colère du peuple contre le semi-colonialisme consistent à promettre un soutien financier, ou à corrompre certains des dirigeants de la communauté. En réalité, leur intervention ne change rien aux causes profondes des problèmes des opprimés et agit pour empêcher les gens d’une nécessaire rébellion contre le latifundio qui changerait la situation non seulement pour quelques-uns mais pour toutes les masses opprimées.

2. Comment la LCP lutte-t-il ?

La Ligue des Paysans Pauvres a mis en place un programme appelé « Nosso Caminho » (Notre chemin), qui contient les mesures concrètes nécessaires pour lutter contre l’oppression à laquelle les masses sont confrontées. Sa principale différence avec le programme des opportunistes est qu’il n’implique pas de manœuvres politiques ou de tactiques légalistes pour atteindre son objectif.

La lutte de la LCP contre la concentration des terres par le latifundio permet d’élever la conscience politique des paysans et leur militantisme pour l’occupation forcée de leurs terres. Contre la privation de terres, la LCP lance des saisies de terres. Pour prévenir la violence et le meurtre des paysans, la LCP organise l’autodéfense. En ce qui concerne les indigènes et les Quilombos, la LCP construit un front uni pour défendre les droits du peuple. Et aux ONG, la LCP répond que les gens doivent prendre leur destin en main !

De la saisie des terres à la collectivisation

Depuis que la graine de l’occupation de Santa Elina a été plantée, les révolutionnaires se sont distingués des opportunistes en montrant qu’ils n’attendront pas que l’État corrompu ou les impérialistes résolvent le problème de la terre. La saisie et l’occupation des terres commencées dans de nombreuses régions du pays, se poursuivent aujourd’hui. Mais la saisie et la distribution des terres n’est que la première étape d’un processus plus long, car détruire le latifundio signifie lutter contre les classes dominantes (et contre leurs seigneurs, les impérialistes), et finalement contre la propriété privée.

Dans son programme, la LCP a défini deux étapes de la coopération dans la production, ainsi qu’une troisième future étape.

L’étape de l’aide mutuelle : Une fois qu’une zone est saisie et que l’occupation paysanne commence, la terre est divisée en parcelles égales, en fonction de la taille des familles. Les paysans reçoivent des titres de propriété qui sont reconnus par l’Assemblée populaire des paysans occupants et leur organe directeur, le Comité pour la Défense de la Révolution Agraire (CDR), pour jeter les bases de la construction du Nouveau Pouvoir. Chacune des familles paysannes travaille sur sa propre parcelle, mais une politique d’entraide est encouragée. Tandis que les propriétaires se battent entre eux pour la rentabilité de leurs propres cultures, le CDR apprend aux paysans qu’ensemble ils peuvent tous produire plus et bénéficier de l’augmentation de leur production.

Le stade des coopératives : Une fois que la notion et la pratique de l’entraide sont profondément ancrées dans une zonerévolutionnaire, il est possible d’avancer jusqu’au stade où les paysans acceptent de mettre la terre en commun et d’y travailler ensemble. Cela implique à la fois un travail collectif dans les champs, ainsi qu’une distribution et une commercialisation collectives de la récolte. Cela peut également signifier la propriété collective de machines agricoles telles que les tracteurs. Certaines zones révolutionnaires en sont déjà à ce stade.

Le stade de la collectivisation : Cette étape est considérée comme une perspective d’avenir, qui nécessite d’abord non seulement une nouvelle révolution démocratique, mais aussi un niveau de conscience plus élevé chez les paysans.

Qu’est-ce que la Nouvelle Culture ?

Pour élever le niveau de conscience politique et commencer à combattre l’hégémonie de la culture bourgeoise et des propriétaires en mettant en pratique les principes socialistes, la LCP promeut une Nouvelle Culture dans ses zones révolutionnaires.

Outre l’exercice d’une occupation militaire et politique, l’impérialisme diffuse sa culture décadente pour pacifier le peuple, pour qu’il considère ses oppresseurs comme ses sauveurs et pour qu’ils haïssent leur propre classe. Les impérialistes cachent leur propagande en prétendant promouvoir « la liberté et la démocratie » et « la moralité », mais en réalité, leur culture promeut exactement le contraire : individualisme, racisme, sexisme, alcoolisme, toxicomanie, etc.

Pour contrer cette hégémonie et introduire des relations et des pratiques socialistes, la LCP a défini 16 règles de fonctionnement et de discipline dans les domaines révolutionnaires. Outre la création de nouvelles structures démocratiques de gouvernance, les articles 6, 7 et 8 visent directement à promouvoir un nouveau mode de vie en relation avec les autres membres de la société, c’est-à-dire à interdire la consommation de drogues (y compris l’alcool), la discrimination fondée sur la race, la religion ou le sexe, ainsi que la prostitution et les jeux de hasard.

En outre, la LCP promeut le sport, la culture (art et littérature) et crée des structures pour les encourager. L’une des campagnes les plus fondamentales dans les zones révolutionnaires est la lutte contre l’analphabétisme, menée dans les écoles populaires. Ces écoles dispensent également des cours de sensibilisation politique, notamment l’analyse de la situation actuelle au Brésil, du monde et de ses contradictions.

Éducation et santé

La question de l’éducation et de la santé des familles dans les zones révolutionnaires, souvent éloignées des villes et des infrastructures de base, est cruciale.

La LCP considère la question de l’éducation et de la santé comme l’un des quatre piliers fondamentaux nécessaires à la transformation des campagnes brésiliennes. Dans ses régions, cela se fait par le biais des écoles populaires et des cliniques de santé. Alors que dans la plupart des régions, les enfants vont encore à l’école publique, les écoles populaires sont construites pour promouvoir une forme différente d’éducation pour les personnes de 16 ans et plus, basée sur les principes de l’étude, du travail et de la lutte (c’est-à-dire la recherche scientifique, la lutte pour la production et la lutte des classes). Les écoles populaires servent à la fois à réduire l’analphabétisme et à élever le niveau de conscience des masses paysannes.

En ce qui concerne la santé, la LCP vise à promouvoir un système populaire de prévention et de guérison des maladies grâce aux connaissances traditionnelles en matière de thérapies et en utilisant des herbes médicinales, des mesures d’hygiène et des systèmes d’égouts comme base des futures cliniques populaires.

Comment les zones révolutionnaires sont-elles protégées ?

Bien que les terres occupées soient proclamées légales et justes par l’Assemblée populaire  et le CDR, le caractère illégal de l’occupation des terres aux yeux de la loi bourgeoise entraîne la répression. Les latifundio qui veulent que les paysans quittent « leurs » terres répriment par des hommes de main. La répression directe de l’impérialisme, par le biais des classes dominantes à la tête de l’État, qui voit la force croissante du mouvement paysan comme une menace pour leur exploitation semi-coloniale/semi-féodale des terres brésiliennes, réprime par la violence militaire, para-militaire et policière, ainsi que par le contrôle du système judiciaire. Pendant des siècles, le latifundio et l’État ont été bras dessus bras dessous pour perpétuer les massacres contre les masses et les assassinats ciblés des leaders paysans.

Alors que les opportunistes pensent qu’il suffit d’organiser des marches et d’appeler l’ONU à « agir » contre les tueries (sans tenir compte du fait que les responsables des tueries sont les mêmes que ceux qui sont derrière l’ONU), les zones révolutionnaires ont défini une politique d’autodéfense.

Cette politique vise à former tous les membres de chaque zone à se défendre contre les attaques frontales (hommes armés, police militaire, etc. dans les actions d’expulsion), ainsi que les tentatives d’infiltration. L’obtention d’informations sur les mouvements de l’ennemi et la diffusion de contre-informations sont également considérées comme faisant partie de l’autodéfense.

Les réalisations d’une zone révolutionnaire au nord de Minas

La ligne de « Nosso Caminho » a été établie à la suite de la bataille de Santa Elina et a été adoptée par le mouvement paysan révolutionnaire dans tout le Brésil lors du premier Congrès de la LCP en 2000. Nous pouvons mesurer la justesse de sa ligne en observant les progrès concrets qu’elle a réalisés, en prenant comme exemple les réalisations de la zone révolutionnaire du Pont de l’Alliance Ouvrière-Paysanne, au nord du Minas.

Le Pont de l’Alliance Ouvrière-Paysanne

Le Pont de l’Alliance Ouvrière-Paysanne se trouve dans une zone située entre les petites villes de Varzelândia et São João da Ponte (au nord du Minas), qui a été occupée en 1998. Elle est habitée et cultivée par 35 familles sous la menace constante d’expulsion. En 2006, des camarades de la LCP se sont organisés pour résoudre un problème qui avait des conséquences mortelles pour les enfants de la région. La zone est située près d’une rivière que les écoliers doivent traverser chaque jour pour aller à l’école. Cependant, la rivière n’a jamais eu de véritable pont – juste trois rondins improvisés et instables posés sur une rivière qui avait parfois un courant dangereux lorsqu’elle était inondée.

Suite à la mort de deux enfants tombés et pris dans le courant, le maire de São João da Ponte (du Parti des travailleurs, PT), la municipalité où se trouve le village le plus proche où se trouve l’école, a fait de nombreux discours pendant sa campagne électorale en promettant de construire un pont, comme l’ont fait les maires précédents pendant des décennies. Les paysans ont voté avec enthousiasme pour lui. Mais une fois élu, ses promesses se sont avérées vides ; soudain, le projet s’est avéré impossible, car il était trop cher (avec un coût estimé à 100 000 réals), et la délégation de paysans qui s’est rendue à la mairie pour protester contre sa décision n’a même pas été autorisée à se réunir.

Les paysans de la région ont compris grâce à ce processus que l’intervention de l’État n’allait pas résoudre leur problème et qu’ils devaient le résoudre par leurs propres moyens. Cependant, si les paysans étaient des hommes et des femmes travailleurs, ils n’avaient pas les compétences techniques nécessaires pour construire un pont. Comment le concevoir, quels matériaux utiliser et à quelle pression il devait résister, étaient des questions auxquelles ils n’avaient pas de réponse sûre.

À cette époque, le slogan de « l’unité des ouvriers et des paysans » est devenu plus que des mots, mais une véritable nécessité ; ils ne seraient pas capables de construire ce pont sans la collaboration des ouvriers.

Les paysans de la LCP ont contacté leurs camarades de la Ligue des travailleurs (Liga Operaia-LO), qui ont rapidement compris et conceptualisé le travail à accomplir ; beaucoup étaient eux-mêmes des paysans devenus sans terre à la suite d’expulsions latifundio, contraints d’émigrer vers les villes à la recherche de travail. Ils ont tout de suite compris les différentes difficultés potentielles de la construction, telles que l’érosion des sols et la protection contre les inondations. Les ingénieurs de LO sont arrivés sur le site pour tout inspecter et mesurer avec soin. Leur conclusion : il était possible de construire un pont, et le coût des matériaux était estimé à environ 15 000 réals. Lorsque les paysans se sont demandés pourquoi le maire avait estimé le coût à 100 000 réals, les ingénieurs ont expliqué que la surestimation d’un projet était un moyen courant pour les politiciens corrompus de siphonner l’argent pour eux-mêmes. (Il n’était pas surprenant qu’ils apprennent, quelques années plus tard, les accusations de corruption portées contre Lula et Rousseff !)

Une fois les plans réalisés, la question du matériel est revenue. Les paysans étaient unanimes : le maire avait promis, alors ils allaient lui faire tenir sa promesse. Les manifestations continues devant la mairie ont forcé le maire, contre sa volonté, à libérer le matériel nécessaire.

Du début à la fin de la construction, pas une seule personne n’a été payée pour son travail de construction. Les paysans de la région, qui s’appelait alors « Para Terra I », et des environs, ainsi que les travailleurs de l’Union Marreta (un syndicat de travailleurs de la construction civile de la capitale de l’État du Minas Gerais et base de la Ligue des travailleurs) et d’autres villes sont allés chaque jour participer à la construction dans le cadre d’une action collective et volontaire. Cela a demandé beaucoup de détermination et un haut niveau de conscience politique, car les paysans travaillaient encore dans les champs, et les ouvriers sur les chantiers de construction – deux emplois fatigants.

Dès le début, les femmes de la région ont rejoint la construction, en disant que leur rôle n’était pas seulement de « cuisiner et nettoyer », mais aussi de participer à la construction. Une décision collective a été prise pour que chaque semaine, un jour soit une « journée réservée aux femmes » sur le chantier. Une journée réservée aux jeunes a également été instituée.

À mesure que la construction avançait, certains des paysans les plus sceptiques ont commencé à réaliser que le pont allait être construit sans le travail de personne d’autre que les paysans et les ouvriers eux-mêmes. Lorsque le maire a vu la progression du projet, il s’est précipité sur le site pour se vanter d’être celui à remercier car il a permis l’obtention des matériaux, ils ont répondu que c’étaient leurs propres impôts qui payaient ces matériaux, et que c’étaient les ouvriers et les paysans qui dirigeaient la construction. Ils lui ont demandé : « Et vous, qu’avez-vous fait ? » Embarrassé, le maire n’a pas su quoi répondre.

La construction du pont s’est terminée quelques mois plus tard. Un pont solide, capable de supporter une charge de 30 tonnes, fut construit avec une alliance encore plus solide d’ouvriers et de paysans du Nord de Minas. Lors de son inauguration le 9 décembre 2006, les camarades ont estimé que la somme des jours de travail des nombreux participants correspondait à 1800 jours de travail volontaire. L’assemblée populaire de la région a décidé de l’appeler le « Pont de l’Alliance Ouvrière-Paysanne », reflétant les véritables protagonistes de sa construction, en faisant une plaque pour commémorer le dur labeur de plus de 80 femmes et 300 hommes qui ont participé à sa construction. Un dirigeant de la LCP a proclamé : « Plus jamais nous ne voterons ».

Une semaine après l’inauguration, le maire est arrivé au pont pour faire sa propre inauguration. Personne n’était présent. Il a également placé des plaques commémoratives, mais ce qui était écrit dessus reste un mystère, car le lendemain, elles ont disparu dans la rivière.

Grâce à ce processus, les paysans ont pu voir concrètement comment ils ne pourraient pas changer la campagne brésilienne sans les travailleurs, tout comme les travailleurs ont compris que la clé d’un changement substantiel de leurs conditions était la lutte paysanne pour la terre et la destruction du latifundio.

Une oasis dans un désert

La région du nord du Minas est considérée comme une « savane tropicale avec un climat d’été sec », ce qui signifie que les saisons humides durent de 5 à 7 mois et les saisons sèches de 3 à 5 mois. C’est un climat qui est chaud à tout moment de l’année, avec un sol fertile qui produit des récoltes abondantes tant qu’elles reçoivent de l’eau. Mais avec le changement climatique, la région a des saisons sèches de plus en plus longues. Beaucoup de paysans ont dû abandonner leurs terres car les sécheresses prolongées ont eu des conséquences destructrices sur leur capacité à produire des cultures autosuffisantes. Sans un système d’irrigation coûteux comme ceux dont disposent le latifundio et les entreprises agroalimentaires, la production d’une année entière est sujette à des pertes de récoltes dévastatrices.

Mais les paysans de la région du Pont de l’Alliance Ouvrière-Paysanne ont appris, grâce à la construction du pont, qu’ils pouvaient faire plus qu’attendre passivement le pire. Une fois de plus, c’est l’alliance ouvrière-paysanne qui leur a permis de faire ce que les opportunistes considéreraient comme « trop ambitieux » et « trop coûteux ».

Le coût du système d’irrigation était bien moins élevé lorsqu’il était divisé par les 35 familles de la région, mais une autre question est apparue : comment installer un système d’irrigation centralisé alors que chacune des familles avait ses différentes parcelles de terre loin les unes des autres ? Cette question a aidé les paysans à comprendre la nécessité de regrouper certaines de leurs parcelles et de les cultiver collectivement. Une surface de 30 hectares a été réservée pour le champ collectif, et les travaux d’installation du système d’irrigation, conçus par leurs camarades de la Ligue des travailleurs, ont été achevés en 2011.

Une coopérative a été créée pour s’occuper de la logistique, comme l’achat d’un tracteur. Actuellement, 16 des 30 hectares sont cultivés, et des travaux sont en cours pour rendre les 14 hectares restants arables. La production et les parts que chaque famille reçoit sont décidées collectivement chaque année, chaque famille étant chargée de travailler avec d’autres sur certaines parcelles de terre. En dehors de la terre collective, les paysans ont toujours leurs propres parcelles qu’ils utilisent pour leurs besoins personnels. Comme objectif futur, les paysans prévoient de développer une banque de céréales afin d’être totalement indépendants en matière de céréales.

Depuis les sécheresses sans précédent de 2014, la terre collective est devenue une oasis dans le désert : une mer de verdure où poussent des arbres fruitiers, du manioc, du maïs, des haricots et des poivrons dans un paysage autrement aride. Il n’y a pas un seul mois où elle ne produit pas de nourriture.

La politisation comme clé pour développer une plus grande unité parmi les opprimés

Cette zone est un exemple de l’une des bases révolutionnaires les plus développés de la LCP. Ses réalisations n’ont pas été faites avec l’argent d’une ONG américaine, ou les actions d’un maire opportuniste, mais parce que les paysans ont intériorisé la nécessité de l’alliance entre ouvriers et paysans.

L’État a déployé de nombreux efforts pour écraser cette zone. Mais les conséquences de sa force peuvent aussi être observées à travers son impact sur l’économie locale ; elle est considérée comme le plus grand producteur de produits horticoles de la région. Par conséquent, même les éléments non révolutionnaires de la région la soutiennent, car sa répression aurait un impact sur leurs propres intérêts.

L’État essaie différentes tactiques pour expulser les paysans de leurs terres. L’une d’entre elles a été récemment la création du « Território Quilombola do Brejo dos Crioulos », un territoire dans lequel l’État a légalement autorisé l’occupation des communautés quilombo, y compris les terres de la zone révolutionnaire du Pont de l’Alliance Ouvrière-Paysanne. Cela donne à la communauté Quilombo la plus proche le droit légal d’expulser tous les autres habitants de la zone, bien que les latifundio détiennent toujours les titres de propriété légaux.

Monter une communauté opprimée contre une autre est une vieille astuce pour « monter les masses contre les masses » qui fonctionne bien à cause du racisme et de la xénophobie que les classes dominantes répandent pour empêcher leur unité. Ici, cela n’a pas fonctionné en raison du niveau de conscience de la communauté, conséquence du travail collectif et de la politisation de la LCP, qui a abouti à une lutte contre la discrimination qui a duré des décennies. Ainsi, les Quilombos et les paysans de la région ont une relation étroite avec certains mariages mixtes.

Les tentatives régulières de vaincre les camarades ont été vaines ; la région révolutionnaire existe depuis 22 ans et continue de développer son projet collectif.

4. La situation actuelle

Des dizaines de zones ont été saisies par la LCP dans différents États brésiliens, chacun ayant atteint un stade de développement différent (aide mutuelle ou coopérative). Les communautés vivant dans ces zones appliquent la ligne de « Nosso Caminho », qui crée un niveau élevé d’unité politique entre elles, malgré la distance qui sépare certaines zones des autres, certaines étant séparées par plusieurs milliers de kilomètres.

Le mouvement est maintenant confronté à une situation où les opportunistes, incapables de résoudre les problèmes de la crise de décomposition du capitalisme bureaucratique dans le pays aggravée par la crise économique internationale actuelle, ont été remplacés par le gouvernement du fasciste Bolsonaro, qui a encouragé les massacres de paysans pauvres et de minorités opprimées (principalement les indigènes et les Quilombos) avec la création d’une force militaire spéciale chargée de la répression. L’utilisation de véhicules armés et même d’hélicoptères lors des expulsions est devenue courante.

Face à l’augmentation de la brutalité des expulsions, la LCP augmente le niveau de résistance et recherche une plus grande unité au sein de toutes les couches des masses opprimées, telles que celles touchées par l’exploitation minière, la construction de barrages, la culture de forêts homogènes (eucalyptus), y compris les masses ouvrières urbaines.

La situation dans le pays nécessite une augmentation de l’intensité de la lutte ; les conditions subjectives ont montré au cours de ses 25 ans d’histoire de lutte qu’elle est capable de résister et d’élever la conscience des masses. Ces deux facteurs propulsent le mouvement paysan brésilien vers un saut qualitatif dans sa lutte pour la révolution agraire.

Références

Sources révolutionnaires

  • LCP, « Nosso Caminho », 2001, révisé en 2018
  • Inaugurada a ponte do povo ! a Nova Democracia, février 2007
  • Carta Aberta : Em defesa das famílias camponesas do Para Terra I/Varzelândia, Resistencia Camponesa, février 2013

Autres sources

  • Brazil: Corumbiara and Eldorado de Carajas: rural violence, political brutality and impunity, Amnesty International, Janvier 1998
  • Revisiting Agrarian Reform in Brazil 1985-2016, Wilder Robles, 2018
  • The changing climate of Minas Gerais, C&CI, Mars 2014
  • Evolution of land rights in rural Brazil, Rita Damasceno, Joana Chiavari, Cristina Leme Lopes, Avril 2017
  • Towards Efficient Land Use in Brazil, Juliano Assuncao, Joana Chiavari, New Climate Economy Report, 2014

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