Guadeloupe : deux semaines d’opposition à l’État français

Voilà près de deux semaines que la Guadeloupe vit une mobilisation sociale d’ampleur. La Martinique, ainsi que d’autres territoires comme la Polynésie sont progressivement touchés par cette mobilisation. Comment l’expliquer ? Que se passe-t-il en Guadeloupe ? Pour répondre à ces questions, il faut prendre à la racine la situation de l’archipel et des autres territoires occupés dans la région par l’impérialisme français. A cette lumière, on peut comprendre la situation et les réactions des différents politiciens français depuis le début de cette crise.

L’opposition à l’État français, principale étincelle de la révolte

Le 15 novembre 2021, à l’appel d’organisations syndicales, notamment de l’Union Générale des Travailleurs de la Guadeloupe, une grève générale illimitée commence. L’UGTG est le syndicat majoritaire et conduit de nombreuses personnes dans son appel. L’objectif affiché est la lutte contre l’obligation vaccinale et le pass sanitaire. Une mobilisation importante a eu lieu du côté des personnels soignants. Mais rapidement, cela s’est étendu à d’autres branches d’activité, comme les stations-services qui ont été bloquées par les grévistes demandant des améliorations des conditions de travail dans leur secteur.

Le mouvement de grève générale tourne autour de l’obligation vaccinale et de la relation entre les masses et les mesures sanitaires de l’État français. Ce n’est pas étonnant qu’une telle défiance existe. La Guadeloupe, territoire colonisé par la France et toujours sous domination de la Métropole, a connu des scandales sanitaires énormes, toujours couverts par l’État. Le plus connu est sans aucun doute celui du chlordécone. Cet insecticide, utilisé massivement dans les plantations entre les années 70 et 90, a très largement contaminé les sols du pays. Alors qu’il était interdit en France, son utilisation s’est poursuivie, notamment en Guadeloupe, afin de permettre la croissance des bananeraies. Cette monoculture de la banane, épuisant les sols et entrainant la misère de la population locale, a persisté depuis la colonisation, comme celle de la canne à sucre. Plus de 15% de la population active de Guadeloupe y est employée. Ce sont des dizaines de milliers de personnes qui ont été au contact direct et répété des produits chimiques, et des centaines de milliers d’autres qui ont été infectées. L’étude Kannari a révélé en 2018 que plus de 90 % de la population présente de la chlordécone dans son sang. Les effets de cette exposition au chlordécone sont nombreux : plus d’accouchements prématurés pour les femmes enceintes contaminées, augmentation des cancers de la prostate de 137/100 000 en 2000 à 227/100 000 en 2012 pour la Martinique (plus haut taux mondial devant la Norvège et surtout… la Guadeloupe) etc. Dans les années 2010, des études ont été menées par rapport au chlordécone, mais l’État français a fait en sorte de les ralentir. En 2014 par exemple, Agnès Buzyn, future ministre de la santé de Macron et alors directrice de l’Institut National du cancer (INCa), coupait les vivres à une étude sur la Martinique, sans justification. La mise en cause de l’État français dans cette affaire et la relation entre l’État et les producteurs de bananes a été avérée. Prenons l’exemple d’Yves Hayot, le boucher de Martinique. Cet industriel, dirigeant des producteurs de bananes dans la SICABAM, était également le propriétaire de la société qui commercialisait le chlordécone. Après l’interdiction, Yves Hayot s’est arrangé avec l’État pour avoir des dérogations et continuer la production et la commercialisation en toute connaissance de cause pendant plus de 15 ans. Il a fallu attendre 2019 pour un rapport qui signale :  » L’État aurait fait subir des risques inconsidérés aux populations de ces territoires (…) Le maintien de la production bananière a trop souvent pris le pas sur la sauvegarde de la santé publique et de l’environnement «  (sic).

Yves Hayot dans ses habits de colon

Dans ces conditions, la méfiance sanitaire des masses de Guadeloupe ou de Martinique s’explique comme une évidence. Qui aurait confiance dans un État qui, tout en ayant colonisé cette terre, a autorisé et encouragé pendant des années la dégradation de la santé des masses qui y vivent pour son propre profit et celui de sa bourgeoisie colonisatrice ? Qui aurait la moindre foi dans l’impérialisme français dans ces conditions ? Il n’y a aucun doute que cela fait partie des racines de la révolte. Tout cela, alors même que le CHU de Pointe-à-Pitre, principal hôpital de Guadeloupe, est au bord du gouffre. Après un incendie en 2017, qui n’a toujours pas été compensé faute de moyens, tout manque pour traiter correctement la population. La défiance sanitaire, déjà importante en France, est littéralement explosive dans le contexte colonial.

AFP, Incendie du CHU de Pointe-à-Pitre, 2017

Alors dés le début de la grève le 15, la lutte est devenue intense. Tous les axes routiers ont été bloqués. Des affrontements contre la police ont eu lieu. Le rond-point de Perrin ou les barricades du Gosier a été l’objet de combats intenses pendant les nuits, des barrages routiers sont installés avec des palettes, des pneus brûlés, des voitures retournées, des grillages et barrières. Les jeunes sont particulièrement en avant dans ce mouvement d’ensemble. Des coups de feu ont été tirés sur les manifestations, tandis que les piquets de grève le jour laissent la place aux révoltes de nuit, jusqu’à tôt le matin. Depuis deux semaines, la Guadeloupe retient son souffle autour de cette lutte. Depuis plusieurs jours, la Martinique et d’autres colonies sont dans la même situation. C’est l’opposition à l’État français, à l’impérialisme français, qui catalyse tout.

Une situation désastreuse, et la réponse répressive de la bourgeoisie française

La situation en Guadeloupe n’est pas nouvelle. En 2009, une grande révolte insurrectionnelle avait enflammé la situation. Déjà, les masses se battaient contre l’État français. En Guadeloupe, plus d’une personne sur trois vit en dessous du seuil de pauvreté. Le chômage s’élève à plus de 20% et les perspectives d’emploi imposent de traverser l’océan jusqu’en métropole. Les services publics sont exsangues, comme nous l’a montré l’exemple de l’hôpital de Pointe-à-Pitre. La vie est chère, car beaucoup de produits sont importés à cause de l’économie d’exportation imposée sur l’archipel depuis la colonisation. Les produits d’hygiène, comme le dentifrice, peuvent coûter jusqu’à 2 à 3 fois plus chers qu’en métropole. C’est sans compter l’impact du tourisme sur l’île, où les constructions érodent le terrain et visent à diviser socialement l’île entre les nouveaux arrivants colons et les masses locales. La zone au sud de l’île de Grande-Terre par exemple, connue pour son littoral, est une région de conflit entre promoteurs, industriels et propriétaires français, et les masses de Guadeloupe pour la défense des terres.

Face à la révolte actuelle, l’État français a appliqué ses vieilles méthodes, les mêmes qu’en 2009, où un militant du LKP (Liyannaj Kont Pwofitasyon, collectif à l’initiative de la grève générale) avait été tué par balles. Marlène Schiappa, ministre déléguée auprès du ministre de l’Intérieur, en répondant au débat de la droite, a déclaré le 22 novembre : « La réponse ne peut pas être uniquement sécuritaire ». Pourtant, c’est bien son gouvernement qui a décidé l’envoi de 200 policiers et gendarmes et 50 agents du GIGN et du Raid pour réprimer la révolte. C’est l’État français qui a imposé le couvre feu pour réprimer. C’est le collègue de Marlène Schiappa, Gérald Darmanin, qui a déclaré affirmer la « fermeté de l’État » en Guadeloupe. Des tirs à balles réelles par les forces de l’ordre ont eu lieu, ce qui montre bien la politique concrète de l’État français dans cette affaire. Derrière les discours, il y a la pratique, et elle est parlante. C’est une réaction générale de la bourgeoisie française : les médias rapportent que de l’aide à la police a été apportée notamment par des « entrepreneurs » et autres propriétaires. Des dizaines d’arrestations ont lieu les soirs de révolte.

La révolte contre l’impérialisme français, solution des masses

Ce n’est pas pour rien si, lorsque des mouvements sociaux commencent en Guadeloupe, et Martinique ou dans d’autres colonies de l’impérialisme français, la lutte est très intense. Aux contradictions vécues par toutes les masses se rajoute la domination impérialiste qui vient tout irriguer et catalyser. En 2009, la révolte avait duré 44 jours et s’opposait au monopole des békés (blancs créoles colons) sur l’économie. Elle avait duré 44 jours en Guadeloupe, 38 en Martinique, de très longues luttes.

Les raisons de la colère sont multiples comme nous l’avons montré. Cela est reconnu par les organisations sur place, comme par exemple l’UGTG : « la profondeur des souffrances, des inégalités, de la pauvreté et de l’exclusion subies par la population, singulièrement les jeunes et les personnes âgées », c’est ce que souligne la secrétaire générale du syndicat, Maïté Hubert M’Toumo. Le leader du LKP a appelé à rejoindre le mouvement : « I ja tan pou yo arété fè jé èvè nou é pou nou ganyé libèwté an nou… » (Il est temps que l’on cesse de se moquer de nous et que nous nous organisions pour conquérir notre liberté.). Cependant, les masses débordent bien les organisations établies, et les appels au calme de certains syndicalistes n’enrayent pas la révolte sur le terrain.

En métropole, les partis politiques bourgeois se sont rangés sur la répression, ou ont fait semblant de prêter une oreille attentive aux masses de Guadeloupe par opportunisme politique. C’est le cas du RN et de la France Insoumise. L’organisation révolutionnaire Jeunes Révolutionnaires a quant à elle publié un communiqué où elle affirme : « Les restrictions sanitaires ne sont que la goute d’eau qui fait déborder le vase, c’est une véritable remise en cause de l’administration coloniale française ! Les jeunes révolutionnaires soutiennent le peuple Guadeloupéen dans sa révolte contre ce système qui ne le lui profite pas ! Contre l’impérialisme, on a raison de se révolter ! »

 

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