Le tourisme sexuel révèle la nature impérialiste de la prostitution

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Alors que les pires phases de la pandémie du covid-19 semblent passées, le secteur touristique commence lentement à reprendre son souffle dans tous les coins du monde. La reprise s’accompagne avec un rebond dans le tourisme sexuel de masse, un phénomène caractéristique de l’époque impérialiste dans lequel nous vivons. Cette « industrie », opérant à l’échelle mondiale, ne se limite pas à la seule prostitution à proprement parler mais englobe également d’autres aspects comme le crime organisé, la propagation accélérée des maladies sexuellement transmissibles, les violences sexuelles, l’esclavage, et la maltraitance des enfants. La forme actuelle, industrielle, de la prostitution met en évidence les contradictions au cœur de la prostitution elle-même, c’est-à-dire en tant qu’institution historique de l’exploitation des femmes, notamment à travers sa dimension inégalitaire entre pays impérialistes et nations opprimées. Une perspective internationaliste sur la question de la prostitution nous interdit en effet d’en avoir une image rose, présentant la prostitution comme un métier parmi d’autres, dont le principal problème se situerait au niveau de la stigmatisation sociale dont souffrent les prostituées. Il suffit de jeter un coup d’œil aux grands centres internationaux de la prostitution pour se rendre compte que la stigmatisation n’est qu’une partie du problème.

Le Brésil

Depuis plusieurs années, le Brésil est sur la voie pour dépasser la Thaïlande en tant que leader mondial du tourisme sexuel. Dans ce pays semicolonial, un programa1 complet coûte une dizaine d’euros. De plus, un programa avec un enfant peut coûter six fois moins cher. Les prostituées sont principalement des femmes et des enfants des bidonvilles qui se prostituent pour acheter à manger ainsi que pour payer des stupéfiants de toute sorte. Quand les enfants sont trop jeunes pour trouver des clients, il est normal que les parents prennent prennent en charge cette tâche. Comme dans la prostitution adulte, les chauffeurs de taxi, les hôteliers, et la police font partis du réseau mafieux qui amène les touristes aux enfants. Les estimations du nombre d’enfants prostitués au Brésil varient entre 250 et 500 milles.

Au Brésil, la prostitution est légale et y est reconnue en tant que profession par le ministère brésilien du Travail et de l’Emploi, ce qui est censé garantir un certain niveau de sécurité sociale aux prostituées enregistrées. Pourtant, le tourisme sexuel ne cesse de grandir, et comme dans les pays où la prostitution est illégale, le monde du crime organisé est au centre de ce commerce. En outre, la croissance du tourisme sexuel légal a entraîné la normalisation de la prostitution des mineurs, attirant ainsi des pédocriminels du monde entier vers le pays.

Dans la période précédant les Jeux olympiques d’été de 2016 à Rio de Janeiro et la Coupe du monde de football de 2014, également accueillie par le Brésil, il y avait de grandes attentes au sujet de la croissance économique et le développement du pays, en grande partie engendrées par la propangande médiatique autour des économies émergentes des « BRICS » (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud). Depuis lors, la crise capitaliste s’est durablement installée au Brésil, et ce ne sont que la Russie et la Chine qui, comme seuls pays impérialistes du groupe, font preuve de d’un réel développement économique. En tant que semicolonie, principalement dominée par l’impérialisme étasunien, le développement économique nécessaire pour résoudre la pauvreté extrême qui est à la racine de la prostitution, n’est pas possible. Il faudra premièrement que les masses brésiliennes mettent fin au système semiféodal des latifundios (les grands domaines agricoles), en prenant le contrôle des terres, pour porter un coup décisif aux impérialistes présents au Brésil, comme le fait la LCP.

L’Ukraine

Après la chute de l’URSS, l’industrie ukrainienne a été liquidée à coups de réformes libérales (privatisations, fermeture des usines et des services publiques), ce qui a détruit l’économie du pays et généralisé la pauvreté. L’Ukraine est alors devenue une des destinations les plus réputées pour le tourisme sexuel en Europe. Alors que la prostitution est illégale dans le pays, des services sexuels peuvent être procurés un peu partout : dans les rues, le long des autoroutes, dans les hôtels et sur les fameux sites de « mariage » ukrainiens. Bien que la prostitution est répandue dans tout le pays, Odessa est particulièrement réputée pour son secteur prostitutionnel « florissant », liée à la forte présence de la mafia au sein de cette ville. De par son réseau de connexions politiques qu’elle a tissé ces dernières décennies, la mafia est rarement ciblée par l’État, et ce sont donc uniquement les prostituées qui se font intimider et abuser par la police. La prostitution d’enfants est également commune, pratiquée dans la plupart des cas par les enfants sans abris et toxicomanes.

La violente partition de l’Ukraine entre les impérialismes étatsunien et russe a poussé encore plus de femmes ukrainiennes à recourir à la prostitution.

 

À la suite des manifestations proeuropéennes d’Euromaïdan et le coup d’État pro-étasunien en 2014, l’intensification de la lutte inter-impérialiste dans le pays a détérioréles conditions de la prostitution. L’Ukraine est devenue un véritable terrain de guerre entre l’impérialisme étasunien, l’impérialisme russe et diverses puissances impérialistes européennes. Alors que le tourisme sexuel a diminué à cause des craintes de danger lié et le covid-19, la prostitution continue dans un contexte de crise économique et de guerre. Après le coup d’État de 2014, le pays a été plongé dans une nouvelle crise économique, ce qui a poussé d’autant plus de femmes dans la prostitution. Avant 2014, la valeur de la hryvnia ukrainienne était un peu plus que 0,12 dollars étasuniens, mais depuis la « révolution » de Maïdan, elle ne dépasse que rarement les 0,04 dollars. Avec le salaire mensuel de prolétaire typique réduit à l’équivalent d’un peu plus de 60 euros et les épargnes en hryvnias décimées, le nouveau gouvernement proétasunien a réagi enréduisant eten limitant l’accès aux prestations sociales, incluant celles destinées aux mères célibataires. Celaa emmené vers les centres urbains énormément de femmes – et surtout de mères célibataires des provinces – dans le but d’y pratiquer la prostitution et de survivre. La réduction du nombre de touristes a incité d’autres femmes àpartir en directiondu front au Donbass, où se déroule la guerre par procuration entre l’impérialisme étasunien et russe, afin de vendre leurs corps aux soldats. Cependant, les femmes à proximité du front ne se prostituent pas pour de l’argent, mais pour de la nourriture ou pour l’aide des soldats avec des travaux nécessaires. Forcément, les violences sexuelles sont plus répandues dans la zone de guerre. En outre, les plaintes sont encore plus mal vues et réprimées que d’habitude, puisqu’elles sont perçues comme antipatriotiques aux yeux des machines de propagande des deux côtés du conflit. L’État fantoche ukrainien et les séparatistes prorusses s’accusent mutuellement des pires crimes, tout en réduisant au silence les véritables victimes. Alors que la populationsouffre, la Russie dirige régulièrement des mouvements massifs de troupes et d’équipements militaires vers la frontière ukrainienne et le gouvernement ukrainien continue à introduire des politiques nationalistes impactant négativement sa propre population russophone, afin d’assurer que les négociations avec les séparatistes ne réussissent pas. Les impérialistes et leurs chiens de garde veulent que la crise dans le pays continue afin d’en profiter, alors que les femmes prolétaires sont forcées de pratiquer la prostitution pour survivre.

Le Cambodge

Le Cambodge représente les conditions optimales pour le développement du tourisme sexuel : taux de pauvreté élevé, prix extrêmement bas, corruption omniprésente et exode rural. Le ministère du Tourisme du Cambodge a estimé qu’un quart des 400 000 touristes annuels sont des touristes sexuels.

Trois quarts de la population vit en dessous ou juste au-dessus du seuil de pauvreté de 1,90 $ par jour. Selon la Banque asiatique de développement, les femmes gagnent en moyenne 27 centimes pour chaque dollar gagné par un homme. Elles sont employées principalement dans l’agriculture ou dans l’industrie du textile, où le salaire minimum est équivalent à environ 170 euros par mois. Par conséquent, les femmes se tournent vers la prostitution pour avoir un revenu décent, surtout les femmes provenant de la campagne qui aspirent à une vie meilleure. Or, en se tournant vers la prostitution, elles finissent souvent par être piégée au sein d’un commerce illégal contrôlé par des officiers supérieurs de la police et de l’armée et qui remonte jusqu’aux plus hauts échelons politiques. Ainsi, les réseaux proxénètes sont rarement punis pour leurs abus, même dans la prostitution d’enfants.

Le Cambodge se distingue parmi les autres pays abritant un important commerce sexuel, en étant une destination de choix pour les pédocriminels, parce qu’il « offre » aux touristes des filles vierges. Cette situation est le fruit de l’exploitation – à des fins commerciaux – d’un mythe répandu dans certaines cultures asiatiques qui veut que les rapports sexuels avec des vierges aident magiquement les hommes âgés à rester jeunes et à éviter d’attraper des maladies. Les autorités estiment que l’âge moyen des prostituées à Phnom Penh est de 15 ans, ce qui est en partie explicable par le fétichisme pour les vierges, mentionné ci-haut, rendant l’âge d’entrée dans la prostitution très bas. La plupart des filles trafiquées pour la prostitution proviennent de villages ruraux du Cambodge ou du Vietnam. Elles sont attirées par des promesses d’embauche alors qu’elles finissent la plupart des fois enfermées, torturées et forcées à servir sexuellement jusqu’à dix hommes par jour, souvent sans préservatif. Comme au Brésil, il est aussi commun que les parents prostituent leurs enfants pour compléter les revenus.

Le rôle des soldats de l’ONU dans l’expansion massive de la prostitution au Cambodge est profondément ancré dans la mémoire du pays.

Les racines du tourisme sexuel au Cambodge et en Asie du Sud-Est remontent à la Guerre contre le peuple vietnamien, mené par les États-Unis entre le début des années 60 et le début des années 70. Lorsque les soldats étasuniens n’étaient pas occupés à intimider et tuer des Vietnamiens, un de leurs passe-temps préférés était de solliciter les prostituées. Ces soldats, avec leurs portefeuilles pleins de dollars étasuniens ont été au cœur d’un énorme système de commerces établis pour être à leur service, dans l’État fantoche du Sud Viêt Nam. L’argent des occupants a donc attiré vers la prostitution les femmes vietnamiennes les plus désespérées. Après la guerre, la prostitution a continué d’exister, et s’est répandue en Asie du Sud-Est. Les clients n’étaient plus des soldats, mais des touristes occidentaux imbus des stéréotypes sexuels relayés par les soldats étasuniens après la guerre. Ces stéréotypes ont été mis en pratique, ce qui a transformé l’Asie du Sud-Est en centre mondial du tourisme sexuel. Cette transformation a été renforcée au Cambodge par la présence des soldats de l’Organisation des Nations unies (ONU) au début des années 90. Ils étaient là pour contrôler la transition vers le régime capitaliste bureaucratique actuel, et tout comme les soldats étasuniens au Vietnam des années 60 et 70, eux aussi avaient « besoin » de divertissements. Après le départ des soldats de l’ONU, les proxénètes ont réussi à faire encore plus d’argent en remplaçant la clientèle militaire avec des touristes et des pédocriminels. Aujourd’hui au Cambodge, le régime capitaliste-bureaucrate qui permet aux impérialistes d’exploiter les travailleurs cambodgiens est également impliqué dans la prostitution, celle des mineurs inclue. La légalisation de la prostitution ne changerait rien à ce fait, sans même parler de légalisation de la prostitution des mineurs, ce qui est abjecte pour des raisons évidentes et donc, pour nous, absolument hors de question. Le seul moyen d’arrêter l’exploitation sexuelle des femmes et des enfants cambodgiens est de mettre fin à l’exploitation impérialiste du pays avec une révolution prolétaire contre l’État semicolonial pourri.

La Prostitution, l’impérialisme et le patriarcat

Le tourisme sexuel au Brésil, en Ukraine et au Cambodge représente les conditions d’exercice réel de la prostitution pour la grande majorité des prostituées du monde entier. Il s’agit majoritairement de femmes qui cherchent à survivre dans des pays étouffés par une longue et violente histoire d’exploitation impérialiste. Leurs « métiers » n’est pas un choix, mais une violence patriarcale extrême imposée par les conditions inhumaines de l’exploitation et la concurrence impérialistes.

L’opinion réformiste que la légalisation de la prostitution résoudrait les mauvaises conditions des prostituées se révèle entièrement fausse en tenant compte de la situation au Brésil et au-delà. Il est possible que la légalisation réduise les violences policières contre les prostituées et les encourage à recourir aux services sociaux, mais ces effets sont limités. Premièrement, la police continuera à intimider les plus démunies d’entre elles, que la prostitution soit légale ou non. Comparons le cas de la prostitution avec les rapports contradictoires qui existent aujourd’hui entre la police étasunienne, la population noire et la loi de ce pays. Aux États-Unis, le meurtre systématique des personnes noires est illégale. Or cela n’empêche pas la police de les tuer régulièrement. La question de l’accès aux services sociaux n’est dans la plupart des cas pas plus pertinente. Dans les pays exploités où la prostitution est la plus répandue, il n’y a pas d’argent pour des programmes sociaux efficaces, surtout quand la corruption durégime semicolonial fait disparaître chaque centime qui s’ajoute dans les caisses de l’État. Même aux Pays-Bas, un pays impérialiste riche, l’expérience de la légalisation incite le gouvernement à reconsidérer la politique actuelle. La légalité de la prostitution a permis l’infiltration de toute une variété d’activités illégales comme le trafic humain, parce que ce sont les mêmes réseaux criminels derrière toutes ces activités. En plus, ce ne sont pas des femmes néerlandaises, françaises ou allemandes qui vendent leurs corps dans le fameux quartier chaud d’Amsterdam, mais des femmes venues de pays pauvres, tels que l’Ukraine, pour lesquelles la prostitution est une question de survie et non d’accès à la sécurité sociale ou à la retraite.

Enfin, il n’existe pas de tourisme sexuel qui n’est pas basé sur la prostitution de survie. Quelles conditions sinon celles d’une coercition extrême, peuvent motiver des centaines de milliers de femmes et d’enfants – mais aussi d’hommes – d’une région du monde à avoir des rapports sexuels avec des étrangers pour une dizaine d’euros par passe ? En plus, le tourisme sexuel apporte toujours plus de violences sexuelles contre les femmes et les enfants, et augmente le trafic humain et la présence des maladies sexuellement transmissibles. Cela n’est aucunement une surprise, car le tourisme sexuel c’est, très concrètement, le fait d’inviter dans son pays les hommes habités par la violence la plus explicitement brutale à l’encontre des femmes et des enfants, principalement pour en faire bénéficier les réseaux criminels et l’État. Dans les pays où l’État fait des recettes « légales » en taxant les prostituées reconnues comme travailleuses, il tire profit de ces dernières de la même façon qu’un proxénète parasitaire. Dans tous les cas, la proposition réformiste pour la légalisation n’est pas acceptable quand la majorité de la prostitution est pratiquée pour la survie. Dans ces cas, ce n’est pas différent d’un viol sous la menace mortelle de la violence. Sous cette coercition, les prostituées n’ont aucun intérêt à légaliser la prostitution pour le transformer en métier plus agréable. Enfin, la légalisation serait principalement un prétexte pour légaliser une forme de viol.

Objectivement, l’intérêt des prostituées est de mettre fin à leur exploitation sexuelle. Il faut donc abandonner toutes illusions réformistes sur le tourisme sexuel et la prostitution en général afin d’attaquer ce qui est à la racine de cette violence patriarcale : le capitalisme impérialiste. Par conséquent, l’émancipation de la grande majorité des prostituées dépend de l’émancipation du prolétariat internationale par la révolution qui va renverser le système impérialiste et avec lui sa mainmise sur les nations opprimées qu’il force en masse à pratiquer la prostitution.

1 Garota de Programa, litéralement « Jeune fille du programme ». Cette dénomination fait référence à l’origine prolétarienne de la plupart des prostituées au Brésil, puisque le terme « programme » renvoie aux « programmes de sécurité sociale » dont les femmes en question sont supposées vivre.

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